Mek-Ouyes et la Louche d'Or

Une nouvelle de Jacques Jouet, composante du feuilleton "La République de Mek-Ouyes" / Edition P.O.L

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Ecrite en direct au 10e Festival International de la Soupe et lisible sur grand écran par le public.






Épisode unique

– M. Mek-Ouyes, bonjour.
– Bonjour.
– Voulez-vous bien répondre à quelques-unes de nos questions ou, pourquoi pas, à toutes ?
– Avec joie, plaisir et volontiers.
– Si vous trouvez l’une ou l’autre de nos questions par trop indiscrète, libre à vous de la récuser, de sauter la réponse…
– Je vous promets de profiter de votre autorisation.
– Alors nous commençons ?
– Nous commençons.
– Vous voulez bien que nous vous accompagnions dans la fête ?
– Je le veux bien.
– M. Mek-Ouyes, nous ne sommes pas surpris de vous voir aujourd’hui au 10e festival de la soupe de Wazemmes (le plus wazemmien des quartiers de Lille), dans la mesure où le service de presse nous avait annoncé votre participation, mais tout de même la rumeur publique avait depuis longtemps claironné que, rapport à la soupe, vous aviez arrêté de humer.
– Dans ma vie, j’ai arrêté plusieurs fois de humer, mais dans le passé j’ai toujours repris un jour ou l’autre. Vous savez, quand on a décidé d’arrêter totalement la soupe, il ne faut pas tenter le diable. C’est pourquoi vous ne me voyez plus ici depuis quatre ans. À présent, je me sens assez fort pour participer à nouveau sans retomber.
– Votre réputation internationale dit que vous ne faisiez pas que humer le bol, mais que vous le descendiez avec maestria.
– À ma grande époque, je humais quatre ou cinq bols par minute et pouvais en descendre deux pourvu que la soupe ne fût pas brûlante.
– On dit aussi que vous teniez bien la soupe.
– Je tenais très bien la soupe, mais tout de même, fatalement, je suis obligé de reconnaître que je humais trop, que je buvais trop, de soupe. Quatre à cinq soupières par jour, ça commence à faire. On est vite trop plein de. Ballonnement, hyper-euphorisation, à-quoi-bonisation finale… Il faut réussir à s’arrêter.
– Le concours de la Louche d’Or commence dans une demi-heure. M. Mek-Ouyes, pouvez-vous commenter pour nous ce que nous avons sous les yeux, ici même ?
– Oui, je le peux. Alors, ici, nous sommes au stand officiel où chaque participant confie à l’organisation un échantillon de soupe, contenance un pot de confiture, dans un récipient en verre afin de pouvoir réchauffer le contenu dans un four à micro-ondes. Chaque échantillon sera goûté par les experts avec le petit flchss traditionnel. Il faut signer un règlement et donner son nom en s’engageant à ne pas avoir mis de cyanure, de crotte de bique ou de coke dans sa soupe. Il y a, sur chaque pot, un numéro tracée au big feutre sur un papier autocollant de couleur. La traçabilité de chaque soupe est indéfectible.
– Tous ces gens ont une tête à être sûrs de remporter la Louche d’Or, d’Argent ou même de Bronze.
– Oui, c’est très beau à voir. On dirait qu’ils apportent aux experts leur sang ou leur urine et qu’ils en attendent une reconnaissance internationale. C’est très émouvant.
– J’ai l’impression que celle-ci vous met l’eau à la bouche, je me trompe ?
– La soupe à l’ortie pur malt était l’une de mes préférées, alors vous pensez… Mais rassurez-vous, je suis fort, je ne cèderai pas à la tentation.
– Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus sur les effets de la soupe, les effets sur vous particulièrement, sur votre lucidité, vos capacités de réflexion ou de travail politique ?… Au poste que vous occupez dans le Monde-Mondes, le poste suprême, connûtes-vous des moments où il y avait une réelle incompatibilité ?
– Bien sûr, c’est même la raison qui m’a fait si souvent arrêter de humer et de boire. C’était particulièrement sensible avant un discours politique particulièrement attendu.
– Les effets ? Vous pouvez nous dire quelque chose sur les effets ?
– Oh ! les effets, c’est très simple… Une louche, ça va ; deux louches, vous vous sentez beaucoup plus attiré par le terroir et son immobilisme que par l’étude des dossiers urgents et émergents ; trois louches, vous commencez à délirer sans plus trop tenir compte des réalités du terrain.
– On dit parfois que le Mek-Ouyes à jeun délire tout de même. Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ?
– Rien. Croyez-moi, rien.
– Vous voulez dire que les politiciens (ou les politiciennes) qui défaillent sont souvent affaiblis par un excès de soupe ?
– Je ne veux pas le dire, je j’ai dit.
– Voilà, les stands vont ouvrir dans dix minutes, mais nous allons auparavant assister à la première réunion du jury. Il y a la distribution des petits bols de l’année qu’on porte au cou comme la vache une clochette.
– Les jurés prennent leur tâche très au sérieux. Songez qu’ils devront pour finir élire trois soupes parmi deux centaines. Le président leur conseille de ne pas goûter avec un bol entier, mais une toute petite dose. Et éventuellement, pour ceux qui le peuvent, de cracher, comme font les vrais œnologues. Mais c’est inutile que nous voyions le jury tout de suite. Je ne veux pas troubler dans leur concentration ces importants personnages. Allons plutôt voir les stands.
– Est-ce que nous allons tout de même vous chercher un bol ?
– Vous voulez me mettre à l’épreuve, c’est ça ? Ha ha ha, si vous voulez, allez, mais vous n’avez aucune chance, ha ha ha. Allez, accrochez-moi ça autour du cou avec le fil de laine rouge traditionnel.
– Voilà, il est 15 h. Tombez les couvercles !
– C’est parti.
– À la soupe !
– M. Mek-Ouyes, vous allez bien goûter à ma cresson-poire !
– Une soupe cresson-poire ? Ça alors, j’adore le cresson, je déteste la poire. Si j’avais une bolée de cresson-poire dans le palais, est-ce que 50% de mes papilles seraient au septième ciel et les 50 autres % au dernier enfer ?
– Il faut essayer !…
– Non merci, je ne hume plus le piot et je ne flchsse plus depuis longtemps, n’insistez pas. Bon, d’accord, juste un fond… Flchss… Ah oui ! La poire encressonnée, c’est quelque chose ! Rien à voir avec la poire tout court… Vous ne vous fichez pas de la mienne, dites donc. Redonnez m’en un fond !…
– Vous avez succombé, M. Mek-Ouyes, on dirait…
– Oui, bah, ne l’ébruitez pas, hein, pas un mot à Agatha de Wint’heuil, n’est-ce pas ? Elle me ferait une scène de tous les diables, si elle venait à savoir que… Comment on nettoie son bol ? Oui, d’accord, avec le doigt, évidemment. D’ailleurs, j’ai le majeur assez long.
– Pourquoi voulez-vous le nettoyer ? Avez-vous l’intention de continuer la dégustation ?
– Non, j’ai fait une petite entorse, mais c’est bien terminé. J’ai ce petit goût de cresson (plus tenace, je dois dire, que la poire et c’est bien ainsi) et je vais pouvoir passer ma journée avec lui agréablement.
– On avance ?
– On avance !
– Oh ! M. Mek-Ouyes, dites donc, on est bien content de vous voir là. Vous savez que vous êtes un sacré exemple pour mon mari. Depuis qu’il a appris que vous aviez arrêté la soupe, ça a été terminé. Plus une seule louche, ni avant le repas ni après le repas ni pendant le repas ni entre les repas. Je vous prie de croire que je vois la différence sur le plan de son caractère ! Je n’ai plus besoin de cotiser aux femmes battues. Du coup, je suis désolée, je ne vous propose pas la mienne…
– Qu’est-ce que c’est ?
– Endive et maroilles au pain d’épices.
– Je crois que je vais quand même essayer… De toute façon je vais cracher, et ne vous vexez pas, ce n’est pas parce que je n’aimerai pas, mais c’est pour me suffire de l’arôme.
– Tenez.
– Ouaouh ! Cracher ça ? Pas question ! Oh, et puis j’avale…
– Mais oui, une petite soupe quand il fait froid, ça n’a jamais fait de mal à personne.
– Le maroilles est tenace, c’est bien, contre l’endive, qui serait un peu triste toute seule avec sa couleur non-couleur. Mais, flchss, remettez-moi ça, il me manque une élucidation de la saveur profonde, celle qui persiste cinq minutes plus tard…
– Soupe de panais ! Soupe de panais !
– Vous trouvez des panais, par ici ?
– Comment l’aurais-je faite, si j’avais pas de panais ?
– M. Mek-Ouyes, vous vous êtes laissé pousser la moustache… c’était tout spécialement pour la Louche d’Or ?
– Ma moustache ? Qu’est-ce qu’elle vient faire là, comme un cheveu sur la soupe ?
– Vous ne l’essuyez pas ?
– Savoir garder de l’arôme pour la soif dans les poils de sa moustache est la qualité numéro 1 du mangeur de soupe. Le nez est en quelque sorte dans l’assiette et n’en sort pas, c’est extraordinaire. C’est tout un univers, non pas dans une chevelure comme disait Charles Baudelaire, mais dans un potager-cuisine. Pour peu que par-dessus le marché (oui, je dis bien, le marché ! le marché du côté des primeurs) vous soyez doué de mémoire affective, rien ne vous empêche de voir passer aussi de douces réminiscences du moment de l’épluchage, du grattage, du découpage en dés ou en tronçons, des légumes, avec éventuellement leurs fanes odorantes.
– Hé mais, vous devenez lyrique. C’est l’effet du troisième bol ? Ça carbure !
– Vous avez dit « garbure » ?
– Garbure, Ah non, c’est vous qui l’avez dit !
– Garbure, j’ai dit « garbure » ? Comme c’est étrange, et comme c’est dur, de résister au mot « garbure » quand il vous arrive sans prévenir au cours d’un festival de soupes. Je le sens, nez au vent, je la hume, il y a de la garbure non loin. Retenez-moi, il va y avoir du grabuge ! Ha ha ha…
– C’est sur le stand, là-bas. Un bol de votre garbure, qu’est-ce qu’il y a dedans ? C’est pour M. Mek-Ouyes qui veut faire une entorse à sa…
– Cou de canard, oignon de Roscoff, chou vert évidemment… un peu de pain trempé dedans.
– Flchss, flchss. Oh ! noms de dieux, ça c’est de la soupe à la chair qui n’est pas triste et dont auquel j’en boirais bien une livre ! Tout y est. La ferme est réconciliée dans sa diversification, un tiers élevage, un tiers céréales, un tiers potager… Un bol de garbure, et ça carbure ! Y a tout un canard qui me court sur la langue en se dandinant de ci comme delà. Il coincouine comme s’il avait une carotte avec ses fanes engagée dans le croupion ! Ah oui, vraiment fameux ! C’est moi qui suis fan ! Vous n’auriez pas un bol plus grand, parce que ce dé à coudre de dégustation… ça va pas du tout. En plus, il faut pencher la tête jusqu’à la soupière… je m’appelle pas saint Jean-Baptiste, moi. Un mug ? Non merci, on n’est pas chez les Rapilly (pvppj1). Oui, celui-là, très bien… Mais dites donc, c’est presque une soupière à soi tout seul. Il faut peut-être tout de même en garder pour les autres. Poussez pas derrière, il n’y en aura pas pour tout le monde. La soupe, c’est populaire, par le peuple et pour le peuple ! Et comme je suis élu du peuple, le peuple hume par mon nez, le peuple mange par ma bouche. Mais rassurez-vous, je n’abuserai pas de ma position. D’autant plus que j’ai complètement arrêté de humer, que je ne bois plus de sousoupe, de peur de trop grandir encore. Haaa ! mais qu’est-ce que c’est bon, la garbure ! Meilleur que de porter la bure et de sucer des grains de blé germés. Y a d’la joie dans la garbure, allons enfants de la garbure, du passé, faisons d’la garbure pour renforcer nos capacités d’avenir ! À moi, garbure, ce sont les amis qui louchent sur mon bol pour en voler des lampées. Vous pouvez toujours essayer !
– Heu, M. Mek-Ouyes… vous vous sentez bien ?
– Très bien, mais pas un mot à Agatha de Wint’heuil, nous sommes bien d’accord ! Il faut qu’elle n’en sache rien ! Qu’est-ce qu’elle me passerait ! Je veux du cresson, encore du cresson ! Je n’ai pas eu assez de cresson. On me prive de cresson ! Je suis président du Monde-Mondes et tout ce qu’on a trouvé pour m’honorer, c’est de réduire ma ration de cresson !
– Les gamelles de cresson sont vides, nous sommes désolés.
– Le cresson est parti comme le vent rasant dans les cressonnières…
– Mais carotte, patate douce, lait de coco, épices, essayez… Elle est pas mal non plus, elle a du corps, elle a de la cuisse, elle a de la panse !
– Elle est froide !
– Alors, prenez un échantillon et faites-la réchauffer tantôt ! Il y a un four à micro-ondes dans la tente du jury.
– J’y vais.
– En attendant, goûtez-moi cette courgettes-curry, M. Mek-Ouyes. Je l’ai gardée au tiède en espérant votre visite. Qu’est-ce que vous en dites ?
– En attendant, goûtez-moi cette harira, M. Mek-Ouyes. Je l’ai gardée au chaud en espérant votre visite. Qu’est-ce que vous en dites ?
– En attendant, goûtez-moi ce gaspacho, M. Mek-Ouyes. Je l’ai gardé au froid en espérant votre visite. Qu’est-ce que vous en dites ?
– J’en dis qu’elles sont toutes renversantes, oh ! cet arrière-goût de persil plat,… Écoutez-moi, tous ! La soupe, c’est le melting pot, vous comprenez ? C’est le plat impur par excellence et c’est en cela que je l’aime. Quand j’avais fait ma première république, la République de Mek-Ouyes, j’avais pris pour drapeau l’orchidée, j’étais jeune encore et naïf. Aujourd’hui, si je devais donner un drapeau au Monde-Mondes, le drapeau serait rouge avec une soupière fumante en plein centre. Tout le monde s’y reconnaîtrait. Personne ne fait de soupe aux huîtres ? Renseignez-vous, je vous prie. Ou à la tortue. Vive le Monde-Mondes ! Vive Agatha de Wint’heuil ! Heureusement qu’elle ne voit pas dans quel état je me trouve ! Ha ha ha… Panais, carotte, betterave, même combat ! Feuille de navet, feuille de radis, pissenlit ! Ortie, potimarron, carotte ! À moi, nids d’hirondelle et raviolis chinois ! À moi, minestrone ! À moi chorba ! Le Monde-Mondes se gouverne tout seul et s’émancipe, les langues sont égales, les soupes sont égales, les mangeurs de soupes variées sont égaux aux faiseurs de soupes différentes. Les enfants obtempèrent quand on leur dit de manger leur soupe, « mange ta soupe ! » Qui me donnera une soupe en plâtre gros, chaux aérienne et sable ?
– Mais, M. Mek-Ouyes, plâtre, chaux et sable, c’est le mélange pour un mortier de ravalement, ça. Ce n’est pas comestible !
– Ah ? Alors, je ravale ma commande… Qui me donnera une soupe en pigment, colle et jaune d’œuf ?
– Mais, M. Mek-Ouyes, pigment, colle et jaune d’œuf, c’est la recette immémoriale de la peinture à la tempera, ça. Ce n’est pas comestible !
– Ah bon ? J’ai rien dit, j’ai rien dit… Qui me donnera une soupe à cailloux avec de l’eau et rien dedans ?
– Mais, M. Mek-Ouyes, une soupe à cailloux et rien dedans, c’est la recette de la soupe de camp de concentration, ça. Ce n’est pas comestible ! Vous ne voulez pas plutôt trois louches de cette modjo indienne (entre nous, fort bien placée pour la Louche d’Or) ?
– Alors, en avant ! à la bonne vôtre !
– Hé, mais, vous ne tenez pas debout !
– Il est saoul comme un cochon !
– Il est saoul comme une grive qui aurait mangé tout un cochon !
– Il est saoul comme un Polonais qui aurait mangé une grive qui aurait mangé tout un cochon !
– Quel tableau de déchéance ! Et on dit que la soupe, ça fait grandir ! Le v’la au sol, haut comme trois pommes…
– … de terre !
– Mais vous faites quoi avec le sol, dans ce pays, vous pouvez pas le fixer avec des clous ?
– M. Mek-Ouyes, venez donc vous asseoir cinq minutes, là, dans la tente. C’est la tente du jury, vous pourrez y cuver tranquille…
– Oh ! la belle table d’échantillons… je peux goûter, moi aussi ?
– Mek-Ouyes !… Ne le laissez pas faire !
– Qui se permet ? Oh, Agatha… Vous ici ? Mais vous êtes splendide, comme à votre habitude…
– Bas les pattes !
– Madame de Wint’heuil a bien voulu être membre de notre jury. Nous lui avions proposé la présidence, mais elle a décliné.
– Je voulais être simple membre. Mais tomber sur Mek-Ouyes dans un état pareil, ça je ne m’y attendais pas ! J’ose même dire que j’aurais espéré ne pas avoir à vivre cette apparition désastreuse ! Encore une scène qu’il va me falloir oublier !… Vous mériteriez qu’on mette votre tête à cuire dans une cocotte-minute, votre tête, car je tiens à rester polie. Votre nom idiot, aussi, on pourrait le mettre à mijoter. Mek-Ouyes, vous êtes la honte de la République du Monde-Mondes. Vous comprenez ? La honte ! Honte lorsque vous êtes inactif et inutile, honte lorsque vous faites mine de vouloir être indispensable. Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ?
– Je regrette…
– C’est tout ?
– Je regrette, Agatha de Wint’heuil.
– C’est un peu tard, pour regretter !
– Non, je regrette : je ne suis pas la honte, je suis la gloire de la soupe dans le monde !

fin

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Qui est Jacques Jouet ? http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Jouet.fr