L’un des points transversaux nouveaux par rapport à ce que nous avions imaginé dans l’appel, a été le développement de la dimension culturelle de notre rapport à la ville et à notre environnement en ville. Cela peut paraître évident, et pourtant les questions relatives à la ville et à l’environnement sont extrêmement technicisées, et envisagées sous la forme : problème-solution (par exemple les gens ont des usages antagonistes de l’espace public, c’est un problème, nous allons y apporter une solution par la mise en place d’une gestion différentiée de l’espace public : des lieux destinés à tel ou tel usage, la spécialisation des zones dans la ville (marchande, festive) etc…). Nathalie Blanc en présentant son travail d’artiste et de chercheur sur les questions environnementales a bien soulevé ce point : elle a montré que les questions relatives à l’environnement étaient aujourd’hui, et de plus en plus sous l’influence du Grenelle, traitées de manière technique. Or son travail a montré que la question de l’environnement rejoignait celle du cadre de vie et que l’expérience de la nature en milieu urbain était aussi une question plus large de rapport au monde médié par les récits que nous produisons et entendons. Bref, c’est une manière d’être au monde éminemment culturelle voire politique en ce qu’elle rejoint des conceptions du monde et de l’action publique non consensuelles, et non simplement une question d’ordre technique qui peut être résolue par des solutions. Dans le cas du grenelle de l’environnement on voit bien comment la question de l’environnement est réduite à sa dimension technique engendrant une série de mesures, par ailleurs non discutables ou bien peu si l’on est pas expert, gommant le dissensus et sensées ne rien changer à notre conception générale du monde. Les associations culturelles et les artistes rencontrent ce problème qui est à l’origine de beaucoup de malentendus, lorsqu’ils sont appelés pour « résoudre des problèmes dans un quartier ». Or ce que nous pouvons apporter ce ne sont pas des « solutions », mais des « histoires », des « images », qui questionnent et dans le meilleur des cas éclairent des dissensus dont le politique peut se saisir.

Comment participe t-on à la production de récits, d’histoires qui disent le monde autrement ? Il faut pour cela comprendre et agir sur le passage d’une réponse technique à une prise en compte du phénomène en tant qu’il est culturalisé dans nos pratiques et nos récits/ histoires…

Les projets de Claudio Zulian, de Dalila Boitaud ou de radio Grenouille et des Saprophytes malgré certaines différences, travaillent cette question des récits.

Partant du constat que notre expérience de la ville est également médiatique -elle intègre des récits cinématographiques, journalistiques etc- Claudio Zulian a développé une réflexion importante sur l’accès à l’image et à la production de récits qui puissent exister avec voire souvent contre, les images publicitaires créées par les institutions territoriales. Il a présenté un de ses films, L’avenir tourné dans le Nord à Meurchin en 2004. Celui ci a fait éclaté les dissensus en donnant une part aux « sans parts » : les réflexions des habitants les plus en difficulté socialement, placées au début du film ont fait polémique. « Ils ne savent pas se projeter », « ce n’est pas vrai », « Meurchin n’est pas comme cela ». Le débat a embarrassé l’équipe municipale sans doute aussi parce qu’il montrait que la question de l’Avenir dépassait bien la seule question de la planification, de la mise en tourisme ou du développement durable de la commune, mais était bien une question politique qui devenait du fait du film l’enjeu d’un débat public…

Nelly Flercher et Sandra Compteur de Radio Grenouille a raconté comment à travers un travail de terrain, axé sur la rencontre des habitants d’un quartier de Marseille, elles souhaitaient prendre en compte les habitants comme « experts » de leur quartier, à travers des récits et des histoires glanés et partagés dans le quartier grâce à la radio. L’enjeu du projet est de produire un espace dans lequel ces expériences de vie puissent devenir la matrice de manières communes de se représenter et de vivre le quartier. La radio permet la circulation des récits, dans un espace public médiatique, mais également permet d’instaurer des dialogues et des adresses particulières à l’intérieur même du quartier. Les émissions consacrées au quartier sont diffusées à des heures précises, c’et donc un moment où le quartier peut participer de son identification en se donnant à entendre aux autres et à soi dans un même mouvement. Ici aussi la question est celle du rééquilibrage des parts prises dans la production d’images et de récits de soi, sur soi, mais également la possibilité de créer quelque chose qui n’existe pas : un espace réflexif et pluriel de constitution du quartier comme tel.

Dalila Boiteaud, nous a exposé pratiquement comment elle a, dans ses « Opéras Bitumes » élaborés dans un quartier stigmatisé de Mont de Marsan, transformé un problème : la saleté du quartier, qui aurait pu être réduit à une question technique : le quartier est sale, c’est un problème nous allons lui trouver une solution technique (mettre plus de personnel, légiférer et verbaliser les incivilités). Dans « Opéra Bithume », la saleté du quartier devient un objet d’histoires partagées. En proposant la mise en scène d’hommes travestis en femmes de ménage, elle propose, à partir des ateliers d’écriture et des histoires enregistrées dans le quartier, une lecture de la question directement liée à celle de la féminité et des rapports de genre au sein du quartier.

En proposant des projets d’agriculture urbaine, comme par exemple la culture du champignon, le collectif politico-urbain des saprophytes fait un usage inhabituel de la flore : celle-ci devient la médiatrice des humains, et permet la fondation d’un collectif mixte « homme-objet » pour la production d’un nouveau récit sur la ville.

Ne pas vouloir répondre à un problème, c’est aussi ne pas justifier son action en termes de réponse ou de solution et cela induit aussi un certain rapport à l’institution : c’est le parti pris des jardiniers Guérilleros, qui oeuvrent le plus souvent de manière nocturne un peu partout en Europe. Venu présenter diverses actions de « guerrilla gardening », notamment la sienne au Royaume-Uni, ou celle, historique, des jardins new-yorkais, Richard Reynolds a insisté sur le fait qu’il ne fallait attendre ni permission, ni subvention pour agir. L’intervention illégale mais licite sur les espaces urbains en friche, du rond-point aux bords de palissade, permet une nouvelle appropriation de la ville, en même temps qu’elle attire des membres plus séduits par l’action collective que par le jardinage. www.guerillagardening.org. Richard Reynolds a rappelé à plusieurs reprises l’interêt d’initiatives se situant hors des politiques culturelles ou urbaines et de la dynamique de la commande. Intérêt pour réinventer la ville, intérêt pour l’action elle-même, quelle que soit sa finalité, intérêt enfin pour les collectivités qui finissent généralement par reconnaître le rôle de ces actions.

Beaucoup de projets ont par ailleurs pointé l’importance des conditions de viabilité économique pour leur pérennité ainsi que les liens complexes avec les financeurs et les institutions. Le cas des Macaqs montre aussi l’importance de l’histoire du projet. Les relations à l’institution peuvent évoluer avec le projet, parce que nos projets font évoluer la prise en compte des situations par les institutions. Cela a aussi été le cas pour le festival de la soupe à Lille. Il ne s’agit donc pas de penser les positions comme figées dans le temps et d’opposer mécaniquement l’institution aux acteurs militants.