L’un des objectifs du festival de la soupe était de rendre visible des pratiques ordinaires habituellement confinées dans l’espace privé des cuisines.

Mais en faisant cela nous avons transformé l’affaire: cuisiner des litres et des litres ce n’est pas ce que nous faisons ordinairement dans nos cuisines, donner la soupe à des inconnus dans la rue non plus… Ce que les soupiers réalisent le jour de la soupe, c’est une performance esthétique, possible grâce aux savoirs faire acquis dans les cuisines. Pourquoi esthétique ? Parce qu’elle est belle et bonne la soupe ? Pas seulement parce que le fait de servir sa soupe dans la rue occupée par le festival implique une mise en scène de sa soupe, et de soi, parce que cela instaure une coupure, entre celui qui la fait et celui qui la reçoit. Je ne veux pas dire qu’il n’y a pas d’échange, mais cet échange est possible justement parce que les rôles entre goûteurs et soupiers sont bien identifiés et séparés et qu’au milieu il y a la soupe et le bol. Les goûteurs ne voient pas les cuisines (sauf à Barcelone) n’imaginent pas sur le moment les trésors d’imagination qu’ont dû réaliser les soupiers pour faire autant de litres de « bonne soupe ». La soupe devient, dans le cadre du festival, une œuvre, que l’on donne à goûter et à apprécier, tout comme un peintre dans le musée, donne à voir son œuvre à un public.

Il s’agit donc de prendre en considération ce que nous faisons aux activités que nous « rendons visibles ». Ce que nous montre la soupe, c’est que cette « spectacularisation » ne nous fait pas pour autant entrer en connivence avec « la société du spectacle ». La critique de la spectacularisation du monde à la manière de Guy Debord comme transformation généralisée en marchandise ne tient pas ici puisque ce que le festival crée c’est davantage une économie du don qu’une transformation des pratiques culinaires en marchandises valorisables sur un marché. Par ailleurs, cela impliquerait de dire que ce que les soupiers font c’est un simple « simulacre » de la pratique réelle, alors qu’au final il faut tout simplement autre chose.