Diversité culturelle, ville créative, nouvelles utopies ou nouvelles idéologies ?

Virigine Millot a questionné le modèle de participation « créatif » dans lequel les habitants sont engagés via ces projets, et pose une question centrale au moment où la thématique de la créativité devient un paradigme de pensée extrêmement répandu. De possibilité émancipatrice, la créativité ne devient elle pas aujourd’hui une nouvelle norme voire une nouvelle idéologie ? Les artistes engagés dans les projets en formant les publics à la créativité participent-ils à une entreprise d’émancipation ou au contraire idéologique ? On pense au travail de Pierre Michel Menger sur le portrait de l’artiste en travailleur qui dresse le portrait d’un monde de l’art et de la recherche (encore un point commun) ou s’élabore les formes les plus avancées du libéralisme… (une économie de la reconnaissance qui permet d’accepter des écarts de rémunérations impossibles ailleurs, un fonctionnement au projet, basé sur une adéquation entre la personne et sa création qui légitime un investissement sans limite dans son travail etc…). La question peut-elle être posée en ces termes ? L’inflation des labels « villes créatives », « industries créatives » remplaçant peu à peu le terme de « culture » ou « culturel » pose, dans tous les cas, question et mérite que l’on s’y arrête.

Plus que jamais, les manières de faire sont importantes, s’agit-il pour l’artiste de transmettre les valeurs qui sont aujourd’hui des valeurs « hégémoniques » comme étant les « bonnes manières d’être au monde » et de participer au sens de Gramsci au travail idéologique ? Ou au contraire, comme le suggère Claudio Zulian, de permettre aux participants de saisir les modalités de fonctionnement du pouvoir par le jeu et l’expérimentation d’autres places, d’autres rôles ?

Autre thème qui pose question, celui de la « diversité culturelle ». Les politiques publiques se mettent en route sur ce thème de plus en plus présent que ce soit dans les médias ou dans les entreprises. Mais où se loge « le divers » de diversité, est-ce uniquement une question de couleur et de visibilité, ne masque t’elle pas d’autres types de partages inégaux par exemple sociaux ?

De plus, la mise en place de politiques publiques dans ce domaine va devoir inévitablement conduire à l’évaluation de ces politiques et la création d’indicateurs de la diversité, bref des cases, des statistiques, l’enjeu sera alors d’établir des différences, de les marquer et de les considérer comme opérantes pour saisir le monde… Comment catégorisez vous le monde ? A travers des couleurs de peau, des appartenances sociales, le genre ? Et les productions culturelles des individus sont-elles réductibles à l’une de leurs appartenances , les créations sont-elles toutes mesurables en terme de cultures entendue de cette façon qui flirte avec l’identité? C’est ce que nous dit le marketing dont les hérauts clament que la diversité dans les médias ce sont eux qui la font via la publicité, en avance sur le JT… La charte de la diversité en entreprise ouvre la voie à une approche gestionnaire de la diversité. Déjà les agences de « management de la diversité » proposent leurs services pour accompagner les entreprises.

Le divers m’a toujours semblé plus beau que la diversité, sans doute parce qu’en tant que lectrice de Glissant ou d’autres je me méfie des substantifs et des mots en ité, comme ethnicité, identité, diversité, parce que ce petit -ité, arrête et fige, dresse des murs et permet de rendre comptable et non de rendre compte de notre monde…